Avoir 20 ans en Algérie suite et fin

2919.jpg“Papiche”, religion, violence, drogue, sexualité… (3e partie et fin)

Nous livrons dans cette édition la troisième et dernière partie de notre “dictionnaire thématique de la jeunesse algérienne”, avec, en guise d’épilogue, un échantillon des souhaits les plus récurrents exprimés par les jeunes avec lesquels nous nous sommes entretenus et qui rendent compte des aspirations les plus profondes de notre jeunesse.

Papiche :

En langage ado, minette un peu frivole, imbue de ses formes, qui rend fous les hommes d’âge mûr, au premier chef les baggarine, nouveaux riches puant le fric pourri et dénués de savoir-vivre jetés sur le rivage de la fortune par un risible accident monétaire, et qui infestent les cabarets d’Alger au bras justement de ces “papichettes”, parfois des mineures. Par extension sémantique, “papiche” est lancé à titre péjoratif pour désigner toute personne immature et un tantinet efféminée, avec un zeste de coquetterie déplacée dans les manières.

Religion

Présente peu ou prou chez les jeunes en dépit de la disqualification militaro-populaire de l’islamisme radical. Centre d’intérêt incontestable chez la plupart de nos mômes, à des degrés divers et selon des pratiques différenciées. On note un retour en force du qamis et de la barbichette dans l’espace public, à la faveur du double effet du “wiam” et de la “moussalaha”. Mais les jeunes pratiquants restent globalement à l’écart de la bigoterie. La chaîne Iqraa, faut-il relever par ailleurs, a largement contribué à ramener les jeunes, les filles tout spécialement, dans le giron de la religion, surtout les prêches cathodiques du gentleman prédicateur, Amro Khaled. Certains jeunes que nous avons rencontrés, qui ne présentent en apparence aucun signe de rigorisme, ont tenu à dénoncer le “rôle dépravateur” et les “errements hérétiques” des cours de philo au lycée. “Yerham babak, ils t’enseignent à l’école que tu descends du singe. C’est pas du kofr ça ?” fulmine un lycéen qui refait son bac, avant d’asséner : “La philo est un danger pour la pérennité de la religion.”

Sexualité

Une blague aux allures d’anecdote rapporte qu’une équipe de télévision d’une chaîne française, en reportage à Alger, est allée sonder un jeune hittiste à propos de la situation au bled. À un moment donné fuse une question en rapport à la vie sexuelle du type. Et le “hitiste” de lancer : “C’est des rumeeeuuuurs, c’est des rumeeeuuuurs !” Pour fictive qu’elle soit, cette note d’humour n’en reflète pas moins l’état de frustration d’une jeunesse énergiquement pubère et en proie à la misère sexuelle (au point que d’aucuns ont vu dans cette privation structurelle l’un des ingrédients de la violence terroriste, en témoignent les enlèvements de jeunes filles et les viols dans les maquis). Exclue et du circuit du mariage et de celui du libertinage, faute d’infrastructures (et parfois aussi de “main-d’œuvre consentante”), elle fantasme sur tout ce qui bouge. Et sa libido avariée de dégénérer en discours machiste frisant la misogynie primaire. Ceci étant dit, un constat s’impose : la génération actuelle passe pour “précoce” aux yeux de beaucoup de “prudes” parmi les grands frères. En tout cas, il est établi que les jeunes d’aujourd’hui ont sur ce chapitre, comme sur le reste, une connaissance qui est loin d’être sommaire. En témoignent les bosquets et autres “maquis roses” infestés non pas de terros, à Éros ne plaise, mais de joyeux tourtereaux. Ils auront ainsi trouvé dans la panoplie des supports de communication de la vie moderne et ses contenus polissons le mentor idoine pour leur dispenser le nécessaire d’éducation sexuelle que l’école n’osera jamais leur prodiguer, la question demeurant fondamentalement taboue.  Et ne faites pas l’ingénu effarouché si vous vous voyez confesser par la bouche d’un ado un peu coquin, un peu grivois, qu’il a déjà goûté au fruit défendu. D’ailleurs, il s’en est trouvé effectivement qui nous ont confié avoir fait l’amour avant même d’avoir atteint leur majorité. À l’inverse, il y en a eu qui, sous des airs d’hédonistes entreprenants et lubriques, portés en apparence sur la bagatelle, se révélaient des amants sévères, très tatillons sur la forme. “L’idéal pour moi serait de faire l’amour, le vrai, après le mariage. Pour le moment, j’essaie de réfréner mes pulsions. Je sais où m’arrêter. D’ailleurs, croyez-moi, je préfère les préliminaires. Hamdoullah, je fais la prière. La religion reste un bon garde-fou contre le péché”, dit ce beau gosse de 18 ans, élève dans un lycée huppé d’Alger. Un autre, à peine 17 printemps, reconnaît, défait : “Avant, mon credo était : pas de sexe avant le mariage. Aujourd’hui, je dois me rendre à l’évidence que je ne pourrais pas tenir cette promesse.” Son pote, le beau gosse, revient à la charge : “Oui, avec toutes ces filles super bien roulées qui ne cessent de nous provoquer, comment veux-tu te retenir ? Vise-moi cette sirène, oulàlà… Comment veux-tu garder la tête froide devant une bombe pareille ? !” soupire-t-il, joignant l’œillade à la parole, déstabilisé par le spectacle d’une silhouette aguicheuse qui passait. Côté filles, les avis vont des chastes militantes qui ne veulent même pas entendre parler du sujet, à celles qui avouent sans tabou que leur but premier, par exemple sur les sites de discussion, est de vivre des aventures érotiques, même si elles appréhendent parfois de passer du virtuel au charnel. “Les mots suffisent à éveiller mes sens”, confie une internaute de 30 ans.

T’bezniss

Déformation du mot business. Pour nombre de jeunes, c’est plus important et plus rentable que les études. Mais il y en a qui arrivent à marier études et affaires “pour se remplir la tête et les poches”, résume un garnement. Mohamed, 20 ans, handicapé plein de dynamisme et de volonté, a la main heureuse question business. “J’ai commencé tout petit avec la vente des livres scolaires dans mon quartier. Après, j’allais à souk Edlala et je ramenais des trucs, des parfums, à des prix imbattables. Aujourd’hui, j’ai augmenté mon capital. Je fais mes achats au D15, à El-Harrach, des vêtements surtout, t-shirts, casquettes, baskets, et j’écoule ma marchandise à Bab-El-Oued. J’ai fait un bon chiffre cet été. Cela me permet d’avoir un petit pécule pour la rentrée”, confie-t-il. Mais au-delà de ce petit business de quartier, il faudrait surtout lorgner le grand capital, celui qui irrigue les voies impénétrables de l’informel. Un business qui fleurit avec le commerce du “taïwan”. Informel + contrefaçon : telle semble être la formule gagnante, le secret du jackpot.

Violence

Voilà un terme que nous connaissons bien, pas seulement au regard de la décennie rouge et ce qu’elle a charrié de cadavres et d’horreurs, mais surtout en considération de ce qui serait de l’avis de nombreux spécialistes comme la marque de fabrique de l’Algérien. Mais, question violence terroriste stricto sensu, d’après les échos que nous avons recueillis auprès des jeunes, l’islamisme armé peine à recruter. “Si j’en trouvais l’occasion, j’aurais pris le maquis. Mais la plupart de ceux qui sont aujourd’hui au maquis ne sont pas sincères. Ils sont partis pour faire du fric. J’en connais qui sont revenus avec des 4X4. Moi, je connais très bien les anciens du FIS. J’ai grandi à La Casbah. Hocine Flicha était un voisin. C’était un voleur à la sauvette et c’est pour cela d’ailleurs qu’on l’a surnommé  “Flicha” tellement il courrait vite”, raconte un jeune de Bab El-Oued, rebelle dans l’âme mais réfractaire à la mouvance salafiste radicale. D’aucuns estiment que la violence islamiste s’est recyclée en violence urbaine, d’où la recrudescence de la délinquance et du grand banditisme. Toutes ces violences trouveraient en fait dans la détresse sociale et le manque de perspective, ajoutés à la rupture des canaux de communication traditionnels, une même matrice, et dans les jeunes désœuvrés un terreau idoine. La violence s’exprime sous plusieurs formes, y compris sous celle de la violence routière. Dans le rapport de l’enquête réalisée par le MJS sur les jeunes en 2004, on lit : “Les jeunes citent au premier rang des risques qu’ils encourent, les accidents de la circulation, ce qui témoigne sans doute d’une situation routière catastrophique (…) Au second rang, les jeunes citent les risques d’agression. Le sentiment de vivre dans une société plus violente est partagé par un jeune sur trois. Il va de soi que la société de consommation engendre un risque plus important sur certains de ses symboles, tels que le téléphone portable (…) Au quatrième rang, les jeunes citent les risques liés au terrorisme. Bien que la menace terroriste ne soit pas totalement écartée, les jeunes ont soit intégré que la lutte contre le terrorisme prendrait du temps, beaucoup de temps, soit que le pacte de concorde civile et la lutte sans merci contre les terroristes aboutissent aujourd’hui à une Algérie relativement pacifiée.”

Zetla

C’est le compagnon fidèle de tous les solitaires mélancoliques. Les jeunes se roulent des joints sur la place publique, se passant allègrement le pétard de l’amitié d’une main à l’autre en une farandole exaltée. Sans être tous des junkies, nos “Burroughs” en puissance disent trouver dans la came un effet apaisant indéniable. Ce qui amènera cet élève imberbe, à peine haut comme trois pommes, à réclamer que le shit soit tout simplement légalisé, “comme en Hollande”. “Moi, mon truc, c’est ça. Je fume mon joint et je suis pénard. En tout cas, je préfère ça que les cachets, les drogues dures ou même l’alcool”, dit-il. “On aurait tort de croire que les gens qui fument ces choses-là sont des dépravés. Parfois, ils sont meilleurs que ceux qui jouent les saintes nitouches. Ils sont tranquilles dans leur coin et ne cherchent des noises à personne.” Pour beaucoup de jeunes, en effet, le kif et la “zetla” sont les moins nocifs des euphorisants. Aussi le joint s’est-il banalisé. Il est presque aussi anodin que la cigarette. C’est le passe-temps favori de beaucoup de désœuvrés mais aussi de jeunes qui se roulent un “Bob Marley” (“idarrah garou”) par “gosto” tout simplement. C’est ce que les jeunes appellent dans leur jargon “iaâmmar rassou”, littéralement “se remplir la tête”, entendre de vapeur enivrante, en vue de se vider l’esprit.  On dit aussi “ikhaloui rouhou”, ce qui renvoie au mot “khouloua”, “solitude quiétiste”, un peu comme dans la terminologie soufie, l’état du drogué croisant le ciel du derviche pénitent au nirvana du détachement des pesanteurs terrestres.

Dans son blog, un jeune amateur de zetla compare l’effet de celle-ci à celui de la musique mystique de Nusrat Fatah Ali Khan, le grand maître de la musique “qawali”, musique spirituelle du Pakistan. “Tu ne peux pas comprendre toute la force, le génie et la subtilité de cette musique, écrit-il, avec tout le stress, les problèmes et la misère de ton quotidien. Dans ta tête, il faut t’élever avec tes sens au-dessus de tout cela pour atteindre des niveaux de ton esprit, où la musique est loi, ordre qui organise tout, comme l’est la gravité dans l’univers. Oui j’adore “ez zatla” ! Hé ! Ce n’est pas pour rien que les rastas ont construit tout un culte autour… J’adore aussi Nusrat. Tu sais pourquoi je compare toujours Nusrat Fateh Ali Khan à Bob Marley ? Ils ont chanté les mêmes trucs…”

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