Avoir 20 ans en Algérie deuxième partie

20 ans 2Deuxième partie du reportage consacré à la jeunesse algérienne par le quotidien Liberté.

Après la première partie de l’abécédaire thématique que nous avons livrée dans notre édition d’hier et consacrée   à l’univers des jeunes, nous en livrons ici la deuxième partie en puisant toujours, comme nous l’avons souligné hier, dans les codes de notre “chabiba”.

Internet : C’est le dada des jeunes “high-tech”, l’outil emblématique de la “jeunesse numérique”. Avec la prolifération des cybercafés, les trouvailles amusantes du Messenger, la généralisation de l’enseignement informatique, le plan Ousratic et autres PC par facilité, l’Internet s’est démocratisé parmi les jeunes. “Moi, je consulte le Net surtout pour me documenter”, confie une étudiante. “Moi, je ne suis pas trop tchat. Je vais surtout sur Internet pour télécharger de la musique, des clips, des films”, dit Imed. Il convient également de relever que les potaches ont de plus en plus recours au Web pour leurs devoirs scolaires en abusant du “copier-coller”, ce qui fera dire à un cogitant de boulevard : “J’appellerais tout ça : la technologie de la paresse.”

Il faut citer aussi la mode des blogs, ces pages perso où n’importe quel quidam peut venir s’épancher en déballant sa vie intime, photos à l’appui. D’un point de vue anthropologique, les jeunes donnent l’impression de s’être structurés dans un ordre social nouveau, une sorte de société parallèle, une “e-société”. La toile fonctionne, en effet, comme une tribune libre, un “territoire libéré” où les bloggers de tout bord peuvent vider leur sac, faire jaillir leurs “e-motions”, donnant lieu à un véritable foisonnement d’utopies numériques. Les cybercitoyens sont même en passe de prendre le pouvoir au sein de l’Algérie “virtuelle”. Et vive la République électronique !

Jeux vidéo

Corollaire du thème précédent. Une véritable drogue d’une légion de kids mordus des “counter-strike”, “half-life”, “warcraft” et autres playstations. Il y en a même qui s’organisent en “tribu” pour d’interminables jeux en réseau. Les plus accros n’hésitent pas à effectuer des déplacements éloignés pour livrer des parties aux allures de défi avec leurs congénères, aux quatre coins du pays.

Lecture

Que lisent les jeunes ? Liraient-ils moins avec la concurrence de la télé, Internet ? On aurait évidemment tort de généraliser, mais d’aucuns nous ont avoué que la lecture les “gavait”. L’inaccessibilité du livre et le peu d’essaimage des bibliothèques publiques n’est pas fait pour leur inoculer le virus de la lecture. Sans parler du rôle peu engageant du milieu scolaire, aggravé par l’attitude de parents souvent démissionnaires.

Ceci étant dit, il reste que beaucoup lisent les journaux, des magazines spécialisés, et ceux qui ont un encadrement familial lettré montrent un intérêt accrus à des lectures consistantes. Imed, 18 ans, notre lycéen d’El-Mouradia, a ainsi lu Nedjma et le Cadavre encerclé de Kateb Yacine dès l’âge de 16 ans. Il nous récite par ailleurs toute la série Paolo Coello, un peu d’Amine Maâlouf, des livres d’histoire… Sinon, les jeunes lisent surtout religion en ce moment, histoire du Prophète, un peu de BD (mais sûrement pas “danoises”…)

Mariage

Les jeunes ont-ils aussi ardemment envie que leurs parents de fonder une famille ? En 2005, il y a eu 280 000 mariages contractés, selon l’ONS. Les statistiques révèlent un fléchissement de la croissance, malgré l’augmentation de près de 12 000 unions. La croissance ne représente que 4,4 %, après avoir été de 10 % en moyenne ces dernières années. Ce recul de la nuptialité pourrait être attribué à des raisons essentiellement économiques, mais aussi de mentalités liées notamment au statut de la femme. Il faut noter aussi que l’on se marie de plus en plus tard et les célibataires virent parfois en “célibattants”, pour reprendre le mot de Mohamed, 32 ans, spécialiste en marketing. “On ne se marie pas pour se marier ni pour faire plaisir aux parents mais, avant tout pour soi. Et seulement quand on a trouvé le bon partenaire”, dit-il. Mais cela reste sacré. Les jeunes rencontrés nous ont exprimé sans ambages leur souhait de se marier jeunes pour avoir vite des enfants et, aussi, pour éviter de tomber dans “le péché” (“ezina” ou bien “al fahicha”). D’autres regrettaient que la crise endémique du logement malgré les efforts de l’AADL empêche durablement les jeunes couples de fonder un foyer. Côté filles, si certaines continuent à caresser le rêve de porter la robe blanche et d’être mamans, d’autres, en revanche, semblent complètement refroidies quant au paradigme traditionnel du bonheur. Les femmes sont de plus en plus maîtresses de leur destin, à la faveur de leur indépendance économique et de leur promotion intellectuelle et sociale. Aussi ne se bousculent-elles pas trop au portillon de la soumission conjugale. Nassima : “Nous faisons des études supérieures, nous travaillons et nous nous assumons, alors il est tout à fait naturel que nous nous montrions un tantinet exigeantes, surtout que nous ne ressentons guère le besoin d’être avec un homme.”

Musique

Quelles sont les préférences musicales de nos jeunes ? Difficile à cerner quand on sait que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Mais il ressort de notre petite enquête que la soul, le rap et le R’n’B viennent en tête des écoutes musicales, en plus de la nouvelle musique orientale et ses icônes libanaises, largement diffusées grâce aux chaînes musicales arabes (Rotana, Melody Arabia et autre Mazzika…).

Il y a aussi le gnawi qui est très en vogue depuis le phénomène Gnawa Diffusion. Chapitre musique algérienne, le raï fait l’unanimité avec des noms comme Houari Dauphin, cheb Hassan, chebba Kheïra, Nasro… Mais celui qui nous surprendra par son immense popularité post-mortem auprès des jeunes, c’est incontestablement… Hasni, le crooner au timbre inimitable, idole “indétrônable” de tous les cœurs brisés, tout comme Matoub chez les jeunes Kabyles. Il y a aussi Khaled, mais ses fans disent préférer l’ancienne version du King, le “raï world” et particulièrement le “raï français” lui ayant, à leur avis, moins réussi. Notons par ailleurs qu’à Alger, le chaâbi demeure incontournable avec ses valeurs sûres de toujours : feu Guerrouabi, Amar Ezzahi, mais aussi Kamel Messaoudi, Réda Doumaz… On retiendra enfin le succès du rap algérien, notamment Lotfi Double Kanon, largement plébiscité pour la crudité de ses textes.

Nasrallah

Depuis sa dernière prestation face à l’ennemi intime du monde arabe, Israël, le chef du Hezbollah s’impose aux yeux de la majorité des jeunes comme le “Che” des musulmans. Il a d’ailleurs une barbe bien fournie comme Ernesto Guevara. Mais au lieu du béret légendaire, il est plutôt coiffé d’un turban frappé  non pas d’une étoile rouge, mais de la baraka divine et de la bénédiction de toute une nation.

Il faut dire que les jeunes sont très sensibles au thème du “héros”, et dans le contexte de l’agression israélienne contre le Liban, pays du Cèdre et de Nancy Aâjram, la “victoire” symbolique du Hezbollah ne pouvait que forcer l’admiration, surtout lorsque l’on songe à la blessure narcissique que représente le poids du joug israélien dans la mémoire collective arabe. L’impact psychologique de l’“icône” Hassan Nasrallah est tel que lors d’émeutes récentes qui ont embrasé le douar Sidi-Abdallah, près de Mahelma, les émeutiers s’étaient tout bonnement affublés du titre de… “al moqawama”, par allusion aux combattants du Hezbollah. Il faudrait toutefois relever que pour d’autres jeunes interrogés, ils nuançaient leur soutien à Nasrallah en faisant valoir qu’il était après tout chiite et que sunnites et chiites ne “parlent pas” le même islam.

“Navigui”

Autre mot-clé du dictionnaire des jeunes algérois, tout comme “bougi”, “activi”, “dir ettaouil”… “navigui” est étymologiquement un terme marin qui renvoie à la navigation, et, là, on retrouve la proximité de la mer, la mer nourricière, l’appel du large, bel emprunt (et surtout “embrun”) linguistique… Le jeune doit “ramer” pour gagner sa pitance, se faire une situation… Au pire, il doit “galérer” (autre mot marin), mais dans son code d’honneur, il ne doit pas céder, se laisser submerger par les difficultés de la vie, ou être “âla”, un fardeau pour ses parents. De plus en plus de jeunes se prennent ainsi en charge, voguant parfois très loin de l’autorité parentale au point de faire vaciller l’ordre traditionnel au sein de la petite barque familiale quand le mousse s’émousse à trop vouloir supplanter le capitaine…

Orthographe

“Slt, keske tu fé 2m1 ? T c koi ? G 1 super plon 2 sorti !!…” Voilà à quoi ressemble de nos jours le français kid. C’est en effet un thème en soi, à en juger par le bouleversement de la morphologie de la langue sous l’effet des nouveaux codes “barbares” induits par les SMS, les mails, le chat et autre langage électronique à l’orthographe improbable. “À un moment donné, j’ai tellement pris le pli de cette orthographe que, sans m’en rendre compte, j’ai rendu un devoir scolaire avec des abréviations de ce style”, confie Othmane, jeune lycéen qui a pourtant un excellent oral.

Politique

À l’instar de segments entiers de notre société, il est aisé de détecter une franche désaffection de la chose politique chez les jeunes. Ils résument cela en une seule épithète : “Khoroto !” Une enquête commandée par le MJS en 2004 sur les besoins et les aspirations des jeunes révélait que sur un échantillon de 8 325 jeunes, seulement 14% étaient adhérents d’une association et seulement 8% (âgés de plus de 26 ans) étaient militants d’un parti politique, tandis que 7,6% étaient engagés dans une activité syndicale. Au reste, il suffit d’une prise de température sommaire dans les campus pour se rendre compte que les anciennement bouillonnantes Bab-Ezzouar, la Fac centrale, la cité Taleb-Abderrahmane à Ben Aknoun ou même l’université Mouloud- Mammeri à Tizi Ouzou ne sont plus ce qu’elles étaient du temps des chocs militants entre pagssistes, militants berbéristes et “khouandjia” (les Frères musulmans, comme on les appelait à l’époque). La thèse la plus pessimiste attribue ce manque de ferveur militante à l’échec relatif de la mouvance démocratique, d’autres aux pressions du pouvoir qui multiplie les entraves à toute action citoyenne. Cela dit, les jeunes que nous avons rencontrés se sont dits ponctuellement intéressés par la politique au gré de l’actualité. La plupart d’entre eux accordent peu de crédit aux élections mais, néanmoins, considèrent l’acte de voter comme un devoir citoyen. Une jeune internaute, 24 ans, licenciée en psychologie clinique au chômage et établie à Tlemcen, nous surprend par cette réaction qui en dit long. Interrogée sur sa position de principe par rapport au vote, elle dit : “Je ne crois pas aux élections mais je vais voter. En fait, je vote juste pour avoir une autorisation pour sortir des documents.”

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2 réflexions au sujet de « Avoir 20 ans en Algérie deuxième partie »

  1. ce ki m’a plu le plus (à part l’excellance de la rédaction) c l’ironie et les expressions sarcastiques qu’a utilisé l’auteur surtt le mot(e-motions) de plus il n’apporte aucun jugement enfin presque ds ses récits…

  2. « e-motions » moi aussi j’ai flaché sur ce terme
    et c’est vrai puisque nous passons la plus grande partie de notre temps connécté à la toile et pourquoi faire…justement à rien faire…sauf pour moi qui blog..lol…;-)

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